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La recherche-intervention, pour mieux appréhender les organisations

Laurent Cappelletti

Publié le 14 mars 2018 Mis à jour le 14 novembre 2018

Méthodologie émergente en économie et gestion, la recherche-intervention, en immergeant le chercheur sur son terrain d’observation, comporte de nombreux bénéfices pour les organisations. Tour d’horizon de ces atouts par Laurent Cappelletti, professeur du Cnam.

© Rawpixel - Pixabay

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Contrairement au chercheur traditionnel qui, selon une approche très répandue en sciences sociales, adopte un point de vue d’extériorité et de neutralité face au sujet, l’intervenant-chercheur est appelé à s’immerger dans l’organisation qu’il étudie, afin d’y accompagner une transformation pour atteindre un état préférable. L’observation scientifique des transformations réalisées permet ainsi de produire des connaissances descriptives, explicatives et prescriptives fondées sur la réalité organisationnelle utiles aux praticiens et aux enseignants-chercheurs pour leurs enseignements.

Créer des connaissances actionnables en économie et gestion…

La recherche-intervention est née de la recherche-action dont elle se distingue, d’une part en rompant avec la quête illusoire de la neutralité du chercheur et, d’autre part en ayant comme critère de réussite la performance sociale ET économique des organisations (alors que la recherche-action « orthodoxe » s’est détournée au fil du temps du critère de performance). La recherche-intervention a permis ainsi de créer des connaissances actionnables par exemple sur la gestion des risques dans les organisations, la rentabilité des investissements en capital humain ou les coûts cachés de l’inefficience sociale et du mal-être au travail. Aujourd’hui la demande pour des connaissances actionnables en économie et gestion - c’est-à-dire utiles aux praticiens, aux enseignants-chercheurs voire aux responsables politiques pour nourrir des programmes socio-économiques pertinents - plutôt que pour des modèles décalés du réel, est de plus en plus prégnante.

…en collectant des informations qu’aucune base de données ne prend en compte

Comment cette démarche de recherche en prise avec le terrain rapproche-t-elle le chercheur et le praticien (qu’ils soient managers, ingénieurs, consultants, cadres publics, politiques, professions libérales, etc.) ? En explorant les réalités de la vie organisationnelle, elle permet de collecter des informations qui ne sont pas enregistrées dans les bases de données existantes.

En résulte, la découverte de données intimes pour améliorer la prise de décision des praticiens. Grâce au dialogue qui en émane, l'intervenant-chercheur est capable de percevoir des situations qui ne sont pas facilement ou directement accessibles à la plupart des membres de l'organisation, aux intervenants externes ou même aux chercheurs plus traditionnels qui traversent souvent une organisation sans y mener des observations longitudinales robustes. Cette tendance à une recherche trop fugace est en effet critiquée car laissant les décideurs désarmés au plan des connaissances utiles pour prévenir ou sortir des crises (Ramage, 1995 ; Dingwall, 1997).

Contrairement aux approches traditionnelles de la recherche en économie et gestion qui cherchent, parfois vainement, à séparer sujet chercheur et objet de recherche, l'intervenant-chercheur observe directement des phénomènes qu'aucune base de données ne prend en compte en interagissant avec eux. Une recherche-intervention de qualité aide concrètement à découvrir de précieuses informations sur la dynamique et la performance collective, cette question étant au cœur des débats portant sur la rigueur et la pertinence scientifique (Kieser & Leiner, 2009).

Une dichotomie inappropriée entre recherche universitaire et recherche utile pour les praticiens

Bien que sur la forme les appels académiques en faveur de connaissances « exploitables» ou « actionnables » se soient multipliés, cet idéal reste malheureusement, encore, un concept souvent insaisissable (Aldag, 2012 ; Bartunek et Egri, 2012 ; Nielsen, Buono et Poulfelt, 2017). Des critiques soutiennent que la recherche universitaire est loin d'être pertinente pour le monde des praticiens, ou bien que la recherche qui s'avèrerait précieuse pour les praticiens serait éloignée de la rigueur attendue par l’université. Avec notre ouvrage La recherche-intervention dans les entreprises et les organisations. De la conception à la publication nous avons cherché à combler ce fossé.

Quels sont les sujets abordés dans cet ouvrage ?

Dans le détail, après la discussion d’ouverture d’Henri Savall sur la recherche-intervention qualimétrique (intégration des données qualitatives, quantitatives et financières dans la recherche-intervention), Véronique Zardet étudie les différents outils et approches de la recherche-intervention.

Jean-Michel Plane se penche, ensuite, sur le rôle du chercheur-intervenant dans la production de connaissances, en s'appuyant sur une intervention dans un département de production de technologies de l'information d'une grande compagnie d'assurance pour illustrer les dynamiques sous-jacentes.

Les cinq chapitres suivants examinent les façons dont la recherche-intervention peut être initiée dans un large éventail de contextes. Florence Noguera observe les principes et les pratiques de la recherche-intervention dans le domaine de la gestion des ressources humaines, suivie par mon analyse des dynamiques sous-jacentes au processus de négociation de la recherche-intervention et considère qu’une telle démarche constitue de la consultance scientifique. Comme je le suggère, dans le paradigme de la recherche-intervention, l'organisation cliente n'est pas seulement un client traditionnel mais aussi un «terrain d'observation scientifique» (TOS).

Thierry Nobre et Isabelle Barth poursuivent cette réflexion dans deux contextes différents. Nobre explore comment les chercheurs, sans le soutien d'un laboratoire de recherche bien structuré, peuvent néanmoins engager des organisations clientes dans un processus de recherche-intervention, examinant la nécessité de bien gérer alors la relation très subtile entre recherche, connaissance et publication. Barth, quant à elle, oriente sa réflexion vers une direction endogène, en étudiant les défis que constitue le fait d'engager une recherche-intervention au sein de sa propre organisation dès lors considérée comme un TOS.

Enfin, Marc Bonnet conclut cette partie en illustrant comment la recherche-intervention peut servir à combattre l'illettrisme sur le lieu de travail. La partie suivante de l’ouvrage contient neuf chapitres qui examinent et illustrent le processus de publication d’une recherche-intervention. Le chapitre introductif de cette partie d’Anthony Buono donne un aperçu des défis, subtilités et nuances associés à la publication de la recherche-intervention, des façons de conceptualiser la nature itérative de la pratique et fabriquer des connaissances exploitables, des différents défis associés aux premières et dernières étapes de la recherche, et des rouages ​​du processus de publication et de révision.

Les huit chapitres suivants fournissent des exemples spécifiques de publication d'articles fondés sur des recherches-interventions dans des revues académiques réputées et classées : Organizational Research Methods, Gérer et Comprendre, Journal of Business Ethics, Revue de Gestion des Ressources Humaines, Management Accounting Quaterly, Comptabilité Contrôle Audit, Society and Business Review et la Revue Internationale de Psychosociologie et de Gestion des Comportements Organisationnels.

Cet ouvrage a été dirigé par les professeurs Savall (ISEOR), Buono (Bentley University of Boston) et Cappelletti (Le Cnam) avec neuf co-auteurs. Il s’agit du premier ouvrage de recherche en économie et gestion, réalisé par une équipe française interuniversitaire, publié par un éditeur américain dans un volume en français et un autre en anglais. Il s’adresse aux enseignants-chercheurs qui souhaitent faire de la recherche en économie-gestion à partir de l’observation des phénomènes réels socio-économiques et managériaux, autant qu’aux praticiens (managers, ingénieurs, consultants, cadres publics, politiques, professions libérales etc.) souhaitant faire de la recherche en économie et gestion sur cette même base épistémologique. L’ouvrage s’inscrit dans la continuité de la relation entre la série Research in Management Consulting (RMC) de l’éditeur américain Information Age Publishing (IAP) et les chercheurs-intervenants de l'Institut de Socio-Économie des Entreprises et Organisations (ISEOR) de Lyon-Écully, du Conservatoire national des arts et métiers, de l’École de Management de Strasbourg et de l’Université Montpellier 3, et étend ce partenariat aux récents travaux avec la Fondation nationale pour l’Enseignement de la gestion dans les entreprises (FNEGE) sur la recherche-intervention.

Laurent Cappelletti,
Professeur du Cnam,
Chaire comptabilité et contrôle de gestion,
Membre du Lirsa


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